Introduction
En septembre 2025, les réseaux sociaux ont été inondés de publications dénonçant un ultimatum de dix jours visant les Banyamulenge à Uvira. Ces alertes sont liées à une audio partagée dans de nombreux groupes WhatsApp, tant pro-MRDP/Twirwaneho que pro-AFC/M23, ainsi que dans des groupes de communautés locales. Des médias pro-MRDP/Twirwaneho et AFC/M23, des Belgo-Congolais, une ancienne réfugiée originaire de l’ex-Yougoslavie, naturalisée française, et certains Belges engagés dans cette question ont largement relayé l’information. Cette question a été prise en compte par des acteurs politiques, notamment Me Moïse Nyarugabo, qui développait précédemment ses inquiétudes sur l’extermination des Banyamulenge dans une conférence de presse à Goma, qui se sont élevées contre ce qu’ils qualifient de plan d’extermination de leurs frères. Pour clore, les Rwandais et des médias proches du pouvoir dans ce pays se sont lancés dans ces débats sans apporter la moindre preuve concernant l’auteur de l’audio et du message dangereux incitant à chasser les Tutsis Banyamulenge de la ville d’Uvira. Or, la ville d’Uvira venait de vivre une période de tension prolongée, liée à la contestation de la réaffectation à son poste d’un officier congolais de la communauté banyamulenge dans la 33e région militaire. Comment expliquer que le plan d’extermination n’ait pas pu être mis en œuvre deux mois plus tard ? Cette réflexion poursuit deux objectifs. Le premier est d’expliquer les faits contradictoires relatifs à la manipulation de l’opinion internationale, nationale et locale par rapport aux risques de diffusion de fausses informations et à leurs impacts sur les rapports entre les communautés ; le second est d’apporter les versions les moins documentées de la perception des communautés présentées comme exterminatrices des Banyamulenge dans la ville d’Uvira. Il se concentre sur quelques points en marge de l’introduction et de la conclusion (qui présente un tableau de la situation actuelle à Uvira). Le premier point analyse le feuilleton sur Olivier Gasita, le deuxième discute des idéologies à l’origine de la conflictualité entre les groupes ethniques, et le troisième souligne les traces de la manipulation par les marketeurs de la violence.
Feuilleton Olivier Gasita
En août 2025, le commandement national des FARDC a redéployé son agent dans son poste de commandement à Uvira, où se trouve le quartier général des FARDC. Contre toute attente, ce dernier a été contesté dès son arrivée par les membres de la société civile, des mutualités tribales et des groupes Wazalendo. Certains l’ont contesté en raison de son faciès, car il est Munyamulenge, tandis que d’autres sources ont souligné qu’il n’était pas contesté pour son faciès, mais parce qu’ils le soupçonnaient de collaborer avec l’ennemi pour avoir laissé tomber la ville de Bukavu. D’autres raisons ont été évoquées par les Wazalendo : s’il arrivait, il compromettrait les rapports entre eux et les FARDC. Malgré la résistance et les manifestations, le général Olivier Gasita a fini par repartir, d’abord à Kalemie, puis à Kinshasa. Bien entendu, les Banyamulenge étaient la cible d’attaques, de blocus dans leurs maisons, et d’autres étaient interdits d’accès aux robinets publics. Bref, certains groupes armés Wazalendo en voulaient à d’autres. Bien que le maire de la ville ait été conciliant et que les communautés invitées aient été reçues, le climat n’a pas changé soudainement. Même s’il est parti, son retour à Uvira a coïncidé avec la résurgence de la haine contre les Banyamulenge, alors qu’ils vivent dans ces conditions. Pour rappel, la police et l’armée avaient déployé des forces dans certains quartiers. Ces conflits de longue date persistent ; les gens y vivent et investissent des espaces de cohabitation, des mesures de survie dans cette ville et ses périphéries.
Idéologies et conflictualités ethniques
Dans la ville d’Uvira, si des initiatives tribales ont tenté de discuter, d’échanger ou de faire se rencontrer les sages dans le cadre de projets communs de cohésion sociale, les idéologies de haine (ouvertes ou cachées) sont ancrées dans les institutions, les familles et les cercles sociaux au sein des groupes ethniques d’Uvira. En raison de leurs luttes et de leurs conflits, qui se sont étendus dans la ville, les tensions et les conflits sont classés par ordre de priorité. La première idéologie est celle de l’antitutsisme. Cette dernière consiste à présenter les Tutsis comme des criminels, des étrangers et des personnes qui doivent rentrer au Rwanda. Certains écrits vont même jusqu’à les considérer comme des terroristes et des envahisseurs. Enracinée dans les discours de légitimation de certains groupes armés pro-x ou pro-y, elle cimente leur lutte, oriente leurs ennemis et leurs actions. La deuxième idéologie a été développée par les Banyamulenge, des Tutsis du Rwanda et du Nord-Kivu, contre les Vira, les Fuliru et les Nyindu, selon les groupes ethniques. Commençons par celle anti-Vira. Si les rapports de force sont énormes entre les jeunes dans la ville d’Uvira, les Banyamulenge ne sont présents que dans des quartiers comme Songo, Bien Mal Acquis, Kabindula et Kimanga. Ces derniers, même s’ils ne le disent pas, nourrissent également de la haine envers les Vira. Leurs conflits autour des terres et du pouvoir coutumier structurent l’antivirisme des Banyamulenge. Ensuite, le même groupe ethnique nourrit l’idéologie anti-Fuliru, l’antifulirisme. Cette idéologie consiste à nier les morts des Fuliru, à nier qu’ils sont affectés par leurs violences et à les présenter au monde entier comme des génocidaires, alors que ce n’est pas le cas. Enfin, coexiste une idéologie anti-Nyindu, ou anti-Nyinduisme. Elle consiste à les considérer comme des ennemis, à les affronter, à nier leurs morts et à éliminer leurs chefs locaux dans le cadre d’une politique interne des Banyamulenge à saisir et/ou dans leurs discours cachés. En résumé, ces personnes évoluent ensemble dans ces contextes idéologiques, marqués par des expulsions massives, des rejets et des haines mutuelles.
Marketeurs de la violence ?
Comment les marketeurs de la violence (Congolais, belges et binationaux) ont-ils utilisé cette audio pour alerter et manipuler l’opinion nationale, internationale et mondiale ? Premièrement, cette alerte a été diffusée dans des groupes WhatsApp et partagée dans la province du Sud-Kivu, dans celle du Nord-Kivu et ailleurs. On y écoutait une personne donner un ultimatum aux Banyamulenge : « s’ils ne quittaient pas la ville d’Uvira, ils seraient tous exterminés ». Malgré cela, dix jours se sont écoulés et les Banyamulenge vivent toujours avec prudence à Uvira, mais l’extermination n’a pas eu lieu. Peut-être aura-t-elle lieu ; elle est toutefois improbable. Si des médias sérieux et des journalistes de renom ont publié des articles sur le sujet sans vérifier ni recouper ces informations, jusqu’à présent, il est impossible de prouver qui en était l’auteur. Ni la justice congolaise, ni les Banyamulenge, ni les médias internationaux et rwandais, qui ont inondé la presse de papiers, n’ont été en mesure d’identifier son véritable émetteur. Malgré le démenti de l’honorable Justin Bitakwira, il est impossible de situer cette audio. Deuxièmement, c’est le degré auquel des médias pro-AFC/M23, pro-MRDP/Twirwaneho, ainsi que le média belge La Libre Afrique, ont consacré un numéro sans vérifier. Pour rappel, ce média belge est lié par son code d’éthique qui exige la représentativité des points de vue dans les débats. Malheureusement, il s’est rangé sans critiques ni vérifications rigoureuses, comme il le fait dans les dossiers qui opposent les Banyamulenge aux autres groupes ethniques. Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, des marketeurs de la violence se sont empressés de faire des analyses partisanes soulignant des idéologies controversées.
La situation actuelle ?
Centrée sur l’analyse et le décryptage de l’alerte « manipulatrice » concernant l’ultimatum de 10 jours donné aux Banyamulenge pour quitter la ville d’Uvira sous peine d’extermination, cette réflexion souligne que la contestation du redéploiement du général Gasita Olivier dans la ville et le territoire d’Uvira était une coïncidence. Toutefois, on peut également voir des motivations liées au fait qu’il était Munyamulenge, malgré le grief de fuite devant l’ennemi qui lui avait été imputé. Il était en charge des renseignements et, selon moi, il ne devrait pas être là, comme d’ailleurs d’autres militaires qui avaient fui. Cependant, dans la ville d’Uvira ainsi que dans le territoire, les idéologies de haine et de rejet cohabitent, s’opposent et se manipulent au gré des acteurs. Si certaines sont visiblement exprimées, d’autres se font sentir à travers des actes, des processus de socialisation et les institutions de leur société. Les mutualités tribales, en marge de leurs fonctions de cohésion, sont celles qui mobilisent les idéologies de violence, de haine et de manipulation. Ainsi, l’antitutsisme à l’égard des Banyamulenge coexiste avec l’antifulirisme, l’antivirisme, l’antinyindisme et l’antibembisme. Ces dernières sont aussi celles que les Banyamulenge et les Tutsis considèrent comme des chiens ou des morts : les Mai-Mai ou les Wazalendo (le sentiment anti-Mzalendo). Néanmoins, sans vérifications ni fouilles systématiques, des réseaux de marketeurs de la violence ont saisi l’occasion d’inonder le monde d’articles et de tweets. Même un Burundais basé en Belgique avait considéré sa conspiration, fondée sur un enregistrement audio non authentifié, comme une manifestation idéologique des habitants d’Uvira qui veulent exterminer les Banyamulenge. Nous considérons que les parties en conflit, certains journalistes belges qui travaillent dans le marketing de la violence à l’instar de Theo Englebert qui nient les crimes de masse des Tutsi contre d’ autres groupes ethniques, devraient admettre que deux mois plus tard, les Banyamulenge n’ont pas été exterminés, car cela ne peut pas arriver dans la ville et le territoire d’Uvira. D’ailleurs, s’ils ont été chassés de certains de leurs villages, alors qu’ils ont chassé d’autres de leurs villages à Bijombo, Kigoma. À mon humble avis, la paix entre ces groupes ne peut provenir que d’un dialogue franc autour des questions qui les divisent, du respect des pouvoirs locaux, des rapports sociaux et traditionnels, ainsi que de la vérité sur les mémoires des guerres et des violences qui les ont endeuillés au cours des cinquante dernières années. Il n’y a pas de victimes d’un côté et de bourreaux de l’autre ; les victimes d’aujourd’hui sont les bourreaux d’hier, à des degrés divers. Ceci n’est pas à encourager ; les Fuliru, les Bembe, les Vira, les Nyindu et les Banyamulenge, qui habitent la ville et le territoire d’Uvira, devraient tourner leurs regards vers l’avenir, vers une transformation où tous les groupes ethniques sont intégrés à leur juste valeur et où chacun se sent chez soi. C’est en reconstituant mutuellement la vérité du passé, assortie d’actes de reconnaissance des faits et des crimes de masse commis par tous les groupes, que ces communautés construiront un avenir durable, stable et pacifique pour leurs générations futures.

